Un retour par Armand Rioust de Largentaye, président, association Agrosbreizh

Auditorium plein à l’Institut Agro à Rennes pour la conférence d’Olivier Hamant le 5 novembre 2025 (cycle « TransFORMER »). M. Hamant annonçait la robustesse comme une « alternative à la performance » des entreprises. Cependant, le conférencier a plutôt proposé une réflexion philosophique sur ce qui assure la durée géologique du vivant, sa « durabilité ».
Il était frappant de comparer le discours de M. Hamant avec l’enseignement agronomique classique, notamment celui d’il y a cinquante ans. Cet enseignement s’intéressait à l’augmentation des performances agronomiques en considérant les sols, les plantes et les animaux comme des machines mal réglées. La fertilisation azotée, l’alimentation concentrée, le contrôle des concurrents et des parasites devaient contribuer à augmenter les rendements. De fait, cette augmentation a eu lieu pour le plus grand profit de la sécurité alimentaire à grande échelle. Dans un court laps de temps, elle s’est traduite par une forte augmentation de la productivité de la main d’œuvre agricole.
Désormais, cette approche dite « productiviste » montre ses limites. Celles-ci se manifestent dans les « externalités », ou dommages environnementaux de moins en moins tolérés, qu’il s’agisse de pollutions, de destruction de la biodiversité, d’empoisonnement des eaux, d’érosion des sols, de réchauffement climatique, etc. Productivisme oblige, l’agriculture moderne a aussi contribué à vider les campagnes de leur population agricole, concentré les capitaux dans des exploitations agricoles toujours plus grandes et fait migrer la valeur ajoutée agricole vers les services et les filières.
M. Hamant a expliqué que cette approche, nonobstant ses résultats, était sans avenir. En épuisant les ressources naturelles et en déstabilisant l’environnement, elle engendre un monde instable. Les ressources devenant limitées, les risques qu’entraine la maximisation des performances ne sont plus maîtrisés. Qu’arrive un « choc », une catastrophe naturelle, technologique ou autre, le modèle s’effondre.
M. Hamant n’indique pas la manière d’éviter l’effondrement annoncé, d’autant que le système capitaliste est selon lui si cohérent qu’il est difficile à réformer. Il suggère plutôt que les survivants seront ceux qui, au lieu de privilégier la performance technique, chercheront à préserver leurs marges de manœuvre pour s’adapter aux nouvelles circonstances. Dans cet esprit, le conférencier a vanté la Commission des Entreprises pour le Climat (CEC).
Marges de manœuvre et capacité d’adaptation supposent d’abord une culture participative de la prise de décision : le rôle du dirigeant n’est pas de mener mais de faciliter la prise de conscience et de faire émerger un élan collectif. En outre, M. Hamant voit l’entreprise durable comme un entreprise intégrée dans l’économie locale, dont la technique est compatible avec les connaissances locales, les produits réparables localement. L’entreprise durable pratique aussi l’économie circulaire, assurant le recyclage de ses déchets.
A l’inverse de l’économie humaine, le monde du vivant se montre durable parce qu’il n’est pas optimisé. Contrairement à ce que laisserait entendre une lecture erronée de « L’Origine des Espèces » de Darwin, l’évolution a produit non des champions de la performance mais des êtres juste assez performants pour se reproduire et survivre. Leurs marges d’adaptation leur permettent d’encaisser les chocs.
Face aux fluctuations de notre système terre, les perspectives sont plus sombres pour la fragile culture humaine de la spécialisation et de l’optimisation technique. Les exemples inspirants d’entreprises en transition restent de portée limitée, d’autant qu’un des principes de la robustesse est l’ancrage local. Or, les grandes entreprises et les « multinationales » ne s’intéressent pas plus à l’économie locale qu’à l’économie circulaire.
L’imitation du vivant offrirait-elle une piste pour la transition ? On évoque volontiers les solutions fondées sur la nature (SFN) mais M. Hamant observe que le monde du vivant n’a pas d’objectif. De ce fait, le vivant selon lui ne saurait inspirer la réforme de notre système économique.
Le cycle « TransFORMER » a maintenant quatre ans d’existence à l’Institut Agro Rennes-Angers. Il offre une précieuse occasion pour les étudiants de s’ouvrir sur l’extérieur et de débattre de sujets sociétaux qui les concernent comme citoyens et comme professionnels. A l’heure des transitions, cette dimension s’inscrit dans l’approche « coopérative » de l’éducation, évoquée par M. Hamant.
Tout effort d’accompagnement des étudiants pour leur intégration sociétale : rédaction de notes de problématique, prise de parole en public, proposition de questions pour le débat, etc., paraît opportun. L’enseignement agronomique français souffre de retard dans ce type de compétences par rapport à d’autres filières et par rapport à l’étranger, monde anglo-saxon en particulier. Il importe de combler ce retard, comme le fait assurément le cycle « TransFORMER » de l’Institut Agro Rennes-Angers.